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Review : Gunnar Innvær – Mørkeloftet

Review : Gunnar Innvær – Mørkeloftet

Avec Mørkeloftet, Gunnar Innvær nous invite à prendre le temps de nous perdre dans les paysages glacés de Norvège. Entre field recordings capturés au cœur de bâtiments abandonnés et de grands espaces montagneux, drones analogiques et réverbérations profondes, le sound designer norvégien façonne une musique ambient aussi froide que saisissante. Une immersion au ralenti où le silence n’est jamais tout à fait silencieux.

Notre amour pour les paysages de glace et la musique ambient est comblé. Avec Mørkeloftet, Gunnar Innvær nous ouvre les portes d’un monde où l’horizon semble infini, où le vent s’engouffre dans les espaces vides et où le temps perd peu à peu sa consistance. Après des années passées à façonner le son pour le théâtre et la danse contemporaine, il signe ici un premier album solo qui témoigne d’une véritable attention portée aux lieux et à leur résonance. Des enregistrements de terrain, captés dans des bâtiments abandonnés ou au cœur des vastes étendues de Rondane, Jotunheimen et Hardangervidda, rencontrent des nappes électroniques lentes et profondes. L’ensemble compose une matière sonore brute, vivante, qui lui confère une présence étonnamment physique.

L’entrée se fait avec ro i racket, pièce d’ouverture impressionnante qui déploie ses dix minutes sans jamais chercher à brusquer l’écoute. Les couches sonores s’accumulent, se croisent, s’étirent, tandis que des fragments de sons environnementaux émergent de cette architecture mouvante. On se laisse happer par cette lente progression, par cette sensation d’espace qui s’élargit à mesure que le morceau avance. Dès ces premières minutes, Gunnar Innvær impose un autre rapport au temps, nous invitant à nous laisser absorber par les sons plutôt qu’à attendre qu’ils nous conduisent quelque part.

Avec permafrost, la matière devient plus brute, plus organique. Les textures semblent remonter directement du sol gelé, chargées d’aspérités et de détails qui leur donnent une certaine rudesse. À l’inverse, simlepiggen nous enveloppe dans une ambiance cotonneuse. Les nappes s’y déploient avec une douceur méditative, comme si le paysage avait fini par se recouvrir d’une épaisse couche de neige, étouffant peu à peu le moindre bruit. Deux facettes d’un même paysage, entre matière rugueuse et douceur ouatée.

Puis vient roterommet qui laisse planer une étrange aura lumineuse, presque religieuse. Les réverbérations ouvrent des espaces démesurés et l’on s’imagine au cœur d’une cathédrale de glace, quelque part entre le recueillement et la contemplation. Il y a quelque chose de profondément apaisant dans ce morceau sans pour autant tomber dans une douceur trop évidente. Comme une lumière diffuse qui traverserait la glace, fragile, presque irréelle.

Avec pålandsvind, Gunnar Innvær revient à une forme de minimalisme qui nous touche particulièrement. Les sons se font discrets, presque murmurés, et la musique semble s’adresser directement à quelque chose de plus intime. Rien ne cherche à s’imposer. Il suffit de quelques notes, de quelques variations à peine perceptibles, pour que la musique trouve naturellement sa place en nous.

A l’écoute de rotvelt, les sonorités se font plus sombres, plus denses. Les drones grondent, s’épaississent, à l’image d’une bourrasque polaire. La tension s’installe progressivement, donnant à entendre une nature moins paisible, plus imprévisible et dont la beauté tient aussi à sa puissance. Enfin, papirarbeid nous entraîne vers un terrain plus expérimental, intriguant, où les textures se dérobent et les repères deviennent plus difficiles à saisir. Une dernière pièce qui nous laisse dans cet entre-deux, quelque part entre fascination et perte de repères.

En bref

Ce qui nous frappe dans Mørkeloftet c’est cette manière de faire cohabiter la rudesse du monde extérieur et une forme d’intimité presque réconfortante. Les field recordings conservent leur grain, leurs aspérités, leurs imperfections. Ils ne sont pas simplement là pour illustrer un paysage. Ils en deviennent une matière vivante. Le vent, la glace, la pierre et les bâtiments désertés semblent alors prendre corps dans les nappes profondes de Gunnar Innvær qui leur donne une présence à la fois tangible et insaisissable.

Mørkeloftet est un album qui demande de la disponibilité, et sans doute une écoute dans son intégralité pour en saisir toutes les nuances. Chaque morceau dessine un nouvel espace, tantôt apaisant, tantôt plus menaçant, mais toujours habité par cette même recherche de profondeur. Une musique qui s’étire, prend son temps et laisse à l’auditeur toute la liberté de s’y projeter.

On apprécie également la démarche de Gunnar Innvær qui a choisi de ne pas proposer l’album sur Spotify pour protester contre la faible rémunération reversée aux artistes et par dessus tout aux investissements de son dirigeant dans l’intelligence artificielle militaire. Il y a finalement une certaine cohérence entre cette prise de position et l’univers de ce disque : d’un côté, une musique qui nous reconnecte à la nature, à ses espaces et à sa puissance ; de l’autre, un artiste qui interroge les modèles économiques de l’industrie musicale et la place accordée à celles et ceux qui la font vivre.

Avec Mørkeloftet, nous tenons une belle capsule de l’hiver norvégien : froide, immersive, parfois austère mais traversée de lumières inattendues. Une musique à écouter sans se presser en laissant les sons dessiner leurs propres reliefs et les paysages se former librement dans notre imagination.


Tracklist

1. ro i racket

2. permafrost

3. skatehallen

4. simlepiggen

5. roterommet

6. pappaperm

7. pålandsvind

8. rotvelt

9. papirarbeid

NOTE : 16/20

 

A découvrir ici.
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