Rédacteur en chef, Fondateur
Il y a des projets qui se consomment rapidement, et d’autres qui s’installent. Avec A Brief Story of Slowness, Tom Leclerc signe un album qui prend le temps de se révéler et qui continue d’évoluer bien après sa sortie.
Salut Tom. Ravi de te retrouver pour discuter autour de ton projet musical et notamment de la sortie de A Brief Story of Slowness que l’on a pris le temps d’écouter à plusieurs reprises pour en saisir toutes les subtilités, presque comme une respiration. Pour commencer, comment tu te sens en ce moment ?
Ecoute ça va très bien ! Dans le climat actuel de la culture, je pense faire partie des rares chanceux à être assez débordé avec des projets concrets sur lesquels travailler et de belles choses qui se mettent en place. Je me sens vraiment bien dans mon projet musical.
La sortie de l’album a aussi été une étape importante, pas forcément dans ma carrière, mais surtout sur le plan personnel. J’ai vraiment la sensation d’un avant et d’un après, et ça me rassure beaucoup pour la suite. J’ai envie de continuer à développer mon projet sans pression, tout en poursuivant d’autres activités comme le travail pour le théâtre ou les projets de médiation culturelle. Et puis je suis en train de monter mon studio.
Ça va ouvrir une nouvelle manière de composer : me tourner davantage vers les autres, sortir d’un travail plus solitaire. C’est un changement qui me fait du bien et qui va m’ouvrir à plein de nouvelles choses, autant sur le plan personnel que musical, que ce soit en travaillant sur des lives pour d’autres artistes ou en développant la musique à l’image.
C’est chouette à entendre ! On sent que tu as pris le temps de te poser, de clarifier tes envies et de te laisser guider par elles. Ca colle bien aussi avec l’arrivée du printemps, des beaux jours, le moment où les projets fleurissent !
Carrément ! A Brief Story of Slowness est certainement le premier projet que j’ai envie de faire vivre sur la durée. Il a été enregistré en avril dernier, et j’adore voir que je continue de parfaire la dimension live avec des réarrangements, proposer des formats alternatifs comme notamment des sessions d’écoute, mais aussi à travers les vinyles que je vais proposer au public lors de rencontres comme ce weekend au Café Sonore à Bordeaux. L’essence même de ce que j’ai composé continue de vivre en moi, j’ai vraiment envie de défendre ce récit, celui du ralentissement, de sortir des obligations de production.
Ce qui est rare pour moi, c’est que ma manière de composer reste très spontanée : je cherche à traduire un moment présent, à le capturer et le diffuser sans trop attendre. Du coup, c’est vraiment gratifiant de constater qu’un an après, je suis toujours aussi attaché à ce projet. Le fait que cet album se soit produit naturellement m’ancre dans l’instant tout en me tournant vers la suite, en gardant cette manière plus pure de créer.
On parle souvent avec les artistes de cette distance entre le moment où un morceau est créé et celui où il est finalement entendu par le public. Ce qui est intéressant chez toi, c’est que tu restes toujours très connecté à l’état d’esprit dans lequel tu étais pendant la composition.Et d’ailleurs, comment naît généralement un morceau chez toi ? d’une texture, d’un rythme, d’une émotion ?
Pour cet album, tout est parti de la Maison Minard, qui appartient à Elodie Villalon, photographe et curatrice d’art. C’est notamment une maison de repos pour les artistes pensée pour écrire, sculpter… J’ai l’habitude de partir en résidence dans des endroits qui me sortent de ma zone de confort avec du matos pour faire de la musique, filmer ou faire de la photo. Et la Bretagne est une région que j’affectionne tout particulièrement ! Cette maison me parle énormément, tu as du béton ciré au sol, des beaux meubles en bois, c’est minimaliste et très ouvert vers la nature. J’avais installé mon studio dans le jardin d’hiver, et je me suis complètement déconnecté du téléphone et de l’ordinateur pour être en connexion totale avec mon instrument et le lieu. Prendre le temps de boire un café, regarder l’horizon, se balader… C’était essentiel.
En général, j’ai toujours quelques idées en tête que je compose au piano, que je transpose ensuite sur mes synthétiseurs. Pour cet album, j’avais aussi amené pour la première fois le synthétiseur modulaire que j’avais construit la même année : c’était le premier moment où je pouvais vraiment composer avec lui, l’explorer et le laisser m’inspirer. Mon travail part beaucoup de textures de synthétiseurs, de petites lignes mélodiques d’arpège et parfois de field recordings que j’enregistre, que j’articule comme un récit naturel, puis que je transforme voire retire, comme une partition cachée.
Mon processus de création repose toujours sur cette connexion que je crée avec mon instrument et mon environnement. C’est vraiment ce lien qui guide chaque morceau.
Tu captures un moment, une émotion… Comme une photo sonore finalement !
Exactement ! Mon objectif est de retenir l’essence d’un instant et de la traduire en musique.
Quand j’enregistre, ce sont toujours des prises live. Tous mes morceaux sont pensés pour être joués sur scène avant d’être enregistrés. C’est un vrai défi car je n’utilise pas de presets sur mes instruments : je vis l’instant, je me connecte à ce que je joue, et je dois pouvoir le rejouer plus tard avec cette contrainte technique. C’est aussi pour ça qu’un morceau me prend rarement plus de deux jours à être finalisé.
Pour moi, enlever la pression, reprendre le temps de respirer, de vivre avec la lumière du jour… tout cela est essentiel dans mon processus de création. Cette idée de ralentissement traverse non seulement ma musique mais aussi ma façon de travailler : je privilégie des machines peu énergivores, facilement transportables et un fonctionnement qui respecte à la fois l’environnement et mon rythme de vie.
Mais on se demandait si, selon toi, il est vraiment possible de prendre son temps pour faire de la musique aujourd’hui, avec toutes ces pressions : extérieures, liées aux algorithmes, aux réseaux ou à l’environnement professionnel, et intérieures, cette envie de produire et de rester visible pour ne pas “disparaître” ?
C’est toujours un combat contre cette pression productiviste qui nous entoure ! Le régime de l’intermittence, par exemple, est super, mais il apporte aussi un énorme stress : il faut le renouveler chaque année, produire, sortir, créer constamment… C’est exactement l’antithèse du ralentissement.
Pour ma part, si je suis intermittent, c’est parce que je peux l’être et pas parce que je n’ai que ça. Je suis ingénieur de formation, donc j’ai un filet de sécurité confortable. En parallèle, je développe des projets de médiation culturelle qui me tiennent à cœur, pour le théâtre, pour la musique à l’image… Tout cela me permet de laisser mon projet personnel infuser, de prendre du plaisir à lui accorder du temps sans avoir à faire 40 dates dans l’année pour vivre.
Ça me donne la liberté de réfléchir aux lieux où je souhaite jouer, à mon entourage, et à la manière dont je veux que ma musique soit entendue. C’est une vraie chance de pouvoir s’affranchir de certains codes et attentes de l’industrie musicale !
En effet, ce qui nous avait marqué chez toi, c’est cette volonté de t’intéresser à la culture localement, de développer une audience proche, sans te laisser absorber par le “parcours idyllique” : Paris, trouver un label, accumuler les festivals… Tu te sens en marge du système ?
Je dois t’avouer que parfois j’envie les artistes qui vivent à Paris, surtout pour l’offre culturelle immense. Mais je me rends vite compte que, d’une part, ce n’est pas accessible à tous, et que d’autre part, il y a déjà énormément de monde : trop d’artistes, trop de photographes, trop de graphistes… Finalement, c’est très difficile d’exister. Quand je regarde mon cadre de vie, le confort que j’ai réussi à créer et cette stabilité dont je parlais plus tôt, je me dis que j’ai bien fait de m’affranchir de cette industrie musicale souvent centrée sur Paris pour me rapprocher d’une scène locale beaucoup plus humaine.
Je n’ai pas le sentiment d’être en marge. Je reste connecté à ce qu’il se passe ailleurs en France et au-delà, mais j’ai simplement choisi de suivre mes envies. Et on se rend vite compte que la culture est partout : dans des villes comme Bordeaux ou Nantes, mais aussi dans des coins plus reculés. Pour moi, l’artiste a un rôle citoyen. Dès que tu te fixes pour objectif de “réussir”, tu te déconnectes presque automatiquement de cette démarche. Mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire, “réussir” ?
J’ai la chance d’évoluer dans des cercles humains où l’on apprend et transmet beaucoup plus naturellement. Il y a une vraie curiosité, un échange sincère et c’est sans doute là que tout prend sens.
Tu nous parlais d’ailleurs que tu aimes ouvrir tes balances pour offrir à ton public un moment plus intime. On trouve ça génial, cette manière de créer de nouvelles formes de connexion avec ton public.
Oui, et puis je n’ai pas vraiment de secret de production donc ça me permet de réellement connecter, d’échanger et de sensibiliser les gens. Ça offre aussi une écoute différente de cette musique. C’est toujours très intéressant de s’ouvrir au public et notamment à ceux qui n’ont pas forcément accès à ce type de musique, qui n’est clairement pas la plus populaire dans le domaine de la musique électronique, que ce soit l’électronica ou l’ambient.
Et ça permet aussi de démocratiser ces “sous-genres” de la musique électronique, qui sont peu mis en avant en France, alors qu’on est persuadé que le public peut être réceptif. On se demandait, quelle est ton envie derrière cette exploration de l’ambient et de l’électronica ?
Dans ce style de musique, ce que j’aime par-dessus tout ce sont les différents “outils” et influences. Il y a beaucoup d’héritage du jazz dans ce que je fais, et ça me parle énormément.
J’aime aussi ce que ça provoque chez les gens. Ce que j’apprécie dans l’ambient, c’est que c’est une musique qui peut s’écouter de manière très introspective, mais qui, en même temps, s’écoute malgré tout presque sans y penser. J’aime ce côté illustratif, cette musique un peu imaginaire.
C’est un truc de geek parce que j’adore le matériel et pousser la création sonore assez loin. J’aime le geste musical, la connexion et le jeu avec l’instrument. Il y a quelque chose dans la vibration, la dynamique, qui reste toujours hyper intéressant. Et je crois que j’aime aussi cette dimension assez solitaire de cette musique, cette intimité avec le son et l’instrument.
C’est d’ailleurs génial que tu aies réalisé un film qui retrace la composition de ton dernier album car il permet au public de découvrir un pan plus tangible de la musique électronique : on voit l’instrument que tu as toi-même construit, le voir vibrer… Et non pas seulement derrière un ordinateur avec des logiciels comme beaucoup pourraient le penser. Mais si quelqu’un écoute ta musique avec cet album, qu’aimerais‑tu qu’il ressente ou comprenne en premier sur toi ? Y a-t-il un morceau que tu voudrais mettre en avant et quelle est ton ambition quand tu diffuses ta musique ?
C’est une bonne question… Pour moi, j’aime bien quand les gens ont des images en tête. Quand ils se projettent à travers ma musique, qu’ils voyagent avec elle, alors là c’est gagné ! J’aime aussi que le public ressente un lien avec l’océan, la montagne, la nature… Pour moi, si les auditeurs peuvent ressentir ça, alors je considère que j’ai réussi mon pari : créer un paysage sonore, juste avec des machines.
Peux-tu nous parler de la brume s’échoue, qu’on écoute en boucle tant il nous fait vibrer ?
C’est mon morceau préféré ! J’aime beaucoup le fait qu’il y ait une “fausse note” dedans que j’ai choisi de garder. J’utilise des oscillateurs analogiques et il y a eu un écart trop long. C’est une vraie anecdote parce que je ne voulais pas le refaire : comme je te le disais, je n’ai pas de presets donc je savais que je ne retrouverais jamais exactement ce son. J’assume totalement ce côté organique et c’est presque devenu une sorte d’easter egg de l’instrument, qui était calibré, mais pas parfaitement accordé.
C’est aussi un morceau que j’ai composé en six parties. Sur l’album, je n’en ai gardé qu’une seule, les autres sont beaucoup plus longues et plus sombres.
Il reflète parfaitement un moment précis : le soir, quand le soleil se couche, que la brume arrive sur la mer et semble venir s’échouer contre les falaises. Il résume assez bien l’album dans son ensemble, avec cette sensation de ralentissement et de connexion à la nature.
Et puis, c’est un morceau important pour moi, parce qu’il m’a permis de voir mon synthétiseur autrement, presque comme un instrument polyphonique alors qu’il est en réalité composé uniquement d’oscillateurs monophoniques.
À quoi ressemblerait ton projet idéal sans aucune contrainte ?
Je pense tout simplement qu’il s’agirait de celui-ci mais étalé sur deux ans ! J’adore aller dans des lieux exceptionnels, mais malheureusement, je suis limité par le temps ou l’argent. Idéalement, j’aimerais explorer davantage ces lieux et laisser ma musique s’infuser complètement.
L’idée d’un projet collectif me parle aussi énormément, avec des cordes, des vents… L’idéal serait de m’abstraire totalement de toutes mes responsabilités pour pouvoir pousser ma création encore plus loin.
Et pour conclure ce chouette entretien, que peux-t-on te souhaiter ?
Cet album fait partie d’un projet plus vaste qui se construit petit à petit. Ça fait un an et demi que j’y travaille, je cherche des résidences dans des lieux atypiques et je rêve de créer une pièce jouable sur acousmonium. Le projet idéal est déjà en cours, il ne me manque plus que le temps et les moyens pour avancer pleinement.
Je te l’avais déjà dit mais un objectif personnel reste de jouer dans une belle salle avant mes 30 ans, que ce soit Pleyel ou La Philharmonie !
C’est tout le mal que l’on te souhaite ! Encore un immense merci Tom pour ce partage.





